Y a-t-il encore place pour un message chrétien dans nos sociétés sécularisées ?

La sécularisation, c’est la perte d’influence sociale, politique et intellectuelle de la religion chrétienne dans nos sociétés occidentales. La sécularisation est perçue comme un phénomène d’émancipation du genre humain à l’égard de toutes les puissances illusoires qui le tenaient sous leur domination.

La sécularisation est d’abord un phénomène de désenchantement du monde : notre environnement, auquel pourtant nous tenons tant, n’est plus depuis longtemps habité les démons, les fées et les divinités, bénéfiques ou maléfiques, qui le peuplaient autrefois, le tenaient sous leur charme et l’animaient de leur esprit. Durant le XXème siècle, la sécularisation s’est poursuivie par l’explosion puis l’abandon des idéologies qui prétendaient offrir à l’humanité des « lendemains qui chantent ». Aujourd’hui, nos lendemains ne chantent plus.

Pourtant nos sociétés occidentales n’ont jamais été autant en recherche d’inspiration. Les perspectives d’avenir ouvertes par le projet d’émancipation des Lumières semblent s’être estompées. Dans tous les domaines (moral, économique, écologique, social), le monde dans lequel nous vivons est entré dans une crise à laquelle nous ne voyons aucun débouché autre que tragique.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, le christianisme et le judaïsme, autant sinon plus que la philosophie héritière de l’antiquité grecque et romaine, ont contribué à ce phénomène de sécularisation. Sans doute parce que cela nous semble désormais aller de soi, on ne prête que très rarement attention au fait que les visions du monde de la Bible sont des visions du monde déjà largement désenchantées. S’il est un reproche que l’on peut faire à la Bible, c’est l’utilitarisme de ses cosmologies où la divinité n’apparaît plus que comme une parole et un souffle vital qui donne naissance à l’Univers et l’anime dans une dynamique de diversification constante et croissante. Le souffle constamment renouvelé d’une générosité première.

Provenant sans doute des origines de notre humanité, cette conception entre en résonnance notre conception moderne du monde : celle d’un Univers en évolution. La découverte fondamentale de Darwin n’est pas celle de la sélection naturelle opérée par ce qu’on pourrait appeler les lois de la concurrence. Ce sur quoi viennent jouer les lois de la sélection naturelle, c’est une dynamique de diversification croissante sur laquelle la concurrence n’intervient que comme un principe régulateur. L’élan vital précède la « lutte pour la vie ». À partir de Darwin, nous avons découvert que notre Univers a une histoire. Devons-nous regretter que cette histoire soit désormais sans dieux ?

Avec le mythe de la passion, de la croix et de la résurrection du Christ Jésus, le christianisme nous offre au minimum une clef de lecture de notre monde autant que de nos existences personnelles au sein de ce monde. Mais il s’agit bien plus que d’une clef de lecture : en deçà et au-delà de effets mortifères des lois de la concurrence, il nous fait renouer avec l’élan vital, avec le souffle de générosité première qui anime notre Univers, notre histoire et nos histoires. Le mythe chrétien est l’origine même de la sécularisation de notre monde : tout ce que nous pouvions attendre d’un dieu ou des dieux s’est concentré en Jésus crucifié et ressuscité, dans un instant infime de l’histoire désormais révolu. Le souffle d’une générosité première n’inspire plus désormais (et n’a jamais inspiré) d’autres chants que les nôtres. Dans le tragique de nos existences come dans le tragique de l’histoire de notre humanité, ce souffle n’a jamais cessé de produire ces effets et il continue de produire ses effets dans nos histoires et dans l’histoire pour les ouvrir toujours à nouveau à l’aventure féconde de la vie. Encore faut-il encore et toujours oser chanter.

C’est pourquoi, s’enracinant dans la lecture des témoignages rassemblés dans la bibliothèque biblique, le message chrétien occupe une place plus que jamais vitale dans l’évolution de notre monde et de nos sociétés.