Actes 10 : 1 à 48

Comme souvent dans le livre des Actes des apôtres, au cœur de notre récit, il y a un message : le message. Nous assistons ainsi à la fixation progressive d’une confession de foi, et avec elle, à la naissance du christianisme. Ce récit nous fait partager la surprise de Pierre qui, dans la controverse qui l’oppose à Paul, est pris à contre pied. La conversion de Pierre met fin au débat et lève le dernier obstacle qui entravait la diffusion du message. 2000 ans après, la diffusion du christianisme sur notre planète est un fait accompli. Mais, alors que nous nous interrogeons sur les signes de sa régression, ce récit nous donne quelques indices sur les raisons de son succès.

Le message et l’Esprit

  • Jésus : Christ et Seigneur

Nous avons tellement l’habitude de donner à Jésus les titres de Christ et de Seigneur que nous ne prêtons plus attention leur signification. Christ est la traduction en grec du mot hébreu Messie. Un Christ ou un Messie est un roi dont la royauté a été consacrée par une onction d’huile sacrée. Quand on parle de Messie ou de Christ au temps de Jésus, on fait allusion aux règnes légendaires de David et de Salomon et on reconnaît en Jésus le restaurateur de la monarchie juive.

Le titre de « Seigneur » est aussi un titre de pouvoir, mais impérial et universel. Au temps de Jésus, les premiers empereurs s’étaient faits accorder par le sénat le titre de « Kurios », c’est-à-dire de souverain divinisé de tout l’empire.

L’originalité du message, ici, est que Jésus est à la fois Christ et Seigneur.

  • Jésus crucifié et ressuscité

Le message de la croix et de la résurrection est pour les juifs un double motif de scandale : Un Messie ne peut pas être soumis au supplice infamant de la croix. Quant à la résurrection, elle est l’objet d’une controverse ; pour les pharisiens, la résurrection des morts interviendra à la fin des temps en préalable au jugement dernier. Le parti des prêtres exclut cette hypothèse. Mais les deux partis refusent qu’en annonçant la croix et la résurrection du Messie Jésus, les apôtres annoncent en fait que la fin et le renouvellement des temps sont en cours de réalisation.

Ceux des auditeurs de Pierre qui sont d’une autre culture n’y voient aucun scandale. La philosophie stoïcienne, très répandue dans le monde antique, professe aussi une fin et un renouvellement des temps. Mais il d’agit d’un phénomène naturel auquel personne ne peut échapper.

La croix et la résurrection font de Jésus le monarque impérial d’un nouvel âge d’or qui offre la possibilité d’échapper à la catastrophe et d’accéder au monde nouveau.

  • L’intervention de l’Esprit

La façon dont son message est reçu par ses auditeurs va porter la surprise de Pierre à son comble. À l’écoute de son discours, ses auditeurs sont saisis par l’Esprit et parlent en langues.

Dans nos Églises réformées, nous sommes en général méfiant à l’égard de ces manifestations intempestives de l’Esprit : ces assemblées où des individus en transe baragouinent un volapuk incompréhensible ; ces réunions de prière où, pour un peu, on demanderait au Saint-Esprit s’il faut acheter au pasteur une Renault Twingo plutôt qu’une Peugeot 108.

Ici, sous l’action du Saint-Esprit, chacun et chacune des auditeurs reprend le message à son propre compte. Leur compréhension du monde et de leur propre existence est radicalement transformée. L’Esprit, c’est Dieu en personne qui les associe personnellement à la croix et la résurrection de Jésus.

Par ailleurs, les légions romaines ont arpenté toutes les routes de l’empire. Dans la famille et la domesticité d’un centurion, les langues maternelles des membres sont probablement multiples. Chacun et chacune accuse réception du message dans sa langue maternelle, ce qui renforce en même temps le caractère personnel et universel du message.

La fin d’une controverse

  • Une controverse incarnée par l’opposition entre Pierre et Paul

L’aventure qui arrive à Pierre met fin à une controverse qui oppose les chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne. Du coté des « circoncis », on estime que la conversion en masse du peuple juif est le préalable qui seul pourra provoquer la conversion des païens. À la rigueur, avant d’être admis à recevoir le baptême, les païens peuvent se convertir et se faire circoncire. De l’autre coté, on estime que le baptême remplace la circoncision et que la conversion des païens va convaincre les juifs de se rallier au Messie Jésus.

Le jour de pentecôte, Pierre avait expliqué que la descente du Saint-Esprit sur les disciples était le signe de l’avènement des temps nouveaux. Devant une manifestation aussi évidente de l’Esprit, il est obligé de renoncer à la priorité qu’il accordait au judaïsme.

  • Libérer les potentialités universelles de la voie pharisienne

Au début du livre des Actes, Pierre et ses compagnons fréquentent assidument le temple de Jérusalem qui est le lieu où s’accomplissent les principaux rituels du judaïsme antique. La destruction du temple par les légions romaines en l’an 70 fera tomber ces rituels en désuétude. La lecture, la méditation et la mise en pratique de la Thora se substitueront au temple.

Ce déplacement vers une pratique centrée l’Écriture et sur es conséquences morales dans la vie quotidienne, caractéristique de la spiritualité pharisienne, va contribuer à la diffusion du judaïsme dans l’ensemble de l’empire romain. En témoigne le récit de Pentecôte qui fait mention de la présence de prosélytes, c’est-à-dire de païens convertis au judaïsme.

Les pharisiens ne conservent qu’un minimum de rituels proprement religieux : la célébration du sabbat et des fêtes traditionnelles, les interdits alimentaires et la circoncision. Ce qui rend les pharisiens relativement populaires. Mais les interdits alimentaires et la circoncision font obstacle à son universalisation.

Le génie du christianisme

  • Le centurion et le pharisien

Ça n’est pas la première fois que nous rencontrons la figure du centurion bienveillant à l’égard des juifs. Peut-être faut-il préciser de quels juifs il s’agit : Les centurions, quand ils ne sont pas en opérations militaires, assurent le maintien de l’ordre public, comme aujourd’hui la gendarmerie et la maréchaussée. Les juifs à l’égard desquels ils manifestent de la bienveillance, ce ne sont ni les zélotes qu’ils considèrent comme de dangereux terroristes, ni la caste des prêtres qui se mêlent de trop de politique : ce sont les juifs proches du mouvement pharisien.

Que ce soit en Palestine ou dans la diaspora, ces juifs ne peuvent passer aux yeux des représentants des autorités que comme des citoyens bizarres. D’une part, par respect des quatre premiers commandements, ils ne se soumettent pas aux pratiques religieuses censées assurer la cohésion de la cité et de l’empire. On leur reproche parfois leur impiété, mais on leur a accordé un statut particulier.

D’un autre coté, ils faut bien reconnaître qu’ils se comportent comme de bons citoyens : ils sont très rarement impliqués dans des affaires de meurtre, de vol ou d’adultère, on peut en général se fier à la véracité de leurs témoignages et ils ne cherchent pas systématiquement à vous escroquer quand ils sont en affaire avec vous.

Paul et Pierre, dans leurs épitres, recommandent aux chrétiens d’adopter la même attitude. Du point de vue pharisien ou chrétien, il y a un lien entre la foi et le respect des règles minimales du vivre ensemble. Mais ce lien n’est pas visible de l’extérieur : ces règles s’imposent à tout individu raisonnable, indépendamment de son appartenance religieuse.

  • Les cultes à mystères, la prédication morale et le message de salut

Notre récit fait apparaître ainsi les trois éléments qui ont contribué au succès progressif du christianisme : la sobriété de sa réponse à l’engouement pour les cultes à mystères, le message de salut et l’orientation morale de sa prédication.

Les cultes à mystères célèbrent les aventures d’un dieu ou d’un héros en y associant leurs adeptes. Ils consistent en une initiation qui conjugue la révélation d’un enseignement secret et de rituels qui font participer le fidèle aux tribulations et à la victoire du héros. Le contenu théorique et pratique de cet enseignement ne doit pas être divulgué en dehors de la communauté des initiés.

Le Christianisme est un culte à mystère qui, contrairement aux autres, s’est diffusé très largement et implanté durablement. Il doit sans doute ce succès au fait qu’il se contente d’un minimum de rituels : le baptême (explicite dans notre récit) et la sainte-cène (seulement suggérée) ; sans doute aussi parce qu’au lieu tenir ses enseignements secrets, il les diffuse le plus largement possible. Le christianisme ne réserve pas le salut à un cercle restreint d’initiés, mais l’offre à tout le monde. Enfin, il accorde beaucoup plus d’importance à l’implication pratique des fidèles dans le vivre ensemble qu’à la pratique scrupuleuse des rituels religieux.

  • Les apôtres ne produisent pas le phénomène, mais courent après l’événement

Dans notre récit, les anges assurent la communication entre Pierre et Corneille de telle sorte que Pierre ne se rende pas chez Corneille de sa propre initiative mais réponde à la demande explicite de celui-ci. Le même phénomène se produira avec Paul quelque chapitres plus loin avec l’appel du Macédonien.

En fait, l’envoi des apôtres répond toujours à un appel ou à une demande préalable. Les apôtres ne produisent pas le phénomène de la diffusion et de l’extension du christianisme. Ils l’accompagnent pour en assurer la cohésion autour de pratiques élémentaires et d’un message simple : « Jésus, Christ, crucifié et ressuscité, sauveur ». Plus tard, toujours en réponse à une demande, les communautés chrétiennes échangeront les livres et les lettres qu’elles ont en leur possession. C’est ainsi que se constitueront simultanément l’Église et le canon du Nouveau Testament.

 

L’histoire de Pierre et de Corneille est pour nous une invitation à rester sensible à tout ce qui, dans l’engouement de notre époque pour les « spiritualités », peut constituer une demande à notre égard. Il ne s’agit pas d’imposer l’Évangile par des pratiques publicitaires intempestives. Mais il s’agit encore moins de nous comporter comme sectes ésotériques jalouses de conserver l’Évangile dans le secret d’un entre soi de plus en plus restreint. Mais peut-être qu’avec l’aide des anges, nous pourrions faire un peu plus en sorte que ceux qui sont plus ou moins confusément à la recherche d’un message de salut le trouvent chez nous.