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La visée onto-anthropologique de l'expérience religieuse

Heidegger circonscrit bien les données onto-anthropologiques de l'expérience religieuse quand il affirme: «Ce n'est qu'à partir de la vérité de l'Être que se laisse penser l'essence du sacré. Ce n'est qu'à partir de l'essence du sacré qu'est à penser l'essence de la divinité. Ce n'est que dans la lumière de l'essence de la divinité que peut être pensé et dit ce que doit nommer le mot Dieu»[12], il indique par là que la saisie de l'essence de la divinité est dépendante de la saisie de l'essence du sacré, elle même dépendante de l'établissement par l'homme d'un juste rapport à la vérité de l'Être. Penser l'essence du sacré occupe dans ce procès une position médiatrice. Dans la mesure où penser, dire et agir signifient porter l'être au langage, c'est d'un dévoilement de l'essence de ce que cache le mot «Dieu» dont il s'agit. En d'autres termes, penser l'essence du sacré, c'est penser l'expérience religieuse. Prétendre, en cohérence avec cette visée, que «l'éclairement de la Transcendance permet pour la première fois un concept suffisant de l'être-là, en fonction duquel on peut désormais se demander ce qu'il en est sur le plan ontologique du rapport de l'être-là à Dieu.»[13], ou poser la question: «Ne nous faut-il pas d'abord comprendre avec soin et pouvoir entendre tous ces mots, si nous voulons être en mesure en tant qu'hommes, c'est à dire en tant qu'êtres ek-sistants, d'expérimenter une relation du dieu à l'homme?»[14], c'est poser comme expérimentable la relation du dieu à l'homme.

L'intérêt et la nouveauté de la pensée de Heidegger, c'est qu'elle définit l'Être non pas comme position mais comme relation, différence et ouverture. Interrogé sur la place du divin dans cette relation et cette différence, Heidegger cite un fragment d'Héraclite qu'on traduit d'ordinaire par «le propre de l'homme est son démon»[15] et en donne une première traduction: «l'homme habite, pour autant qu'il est homme, dans la proximité du dieu». Pour comprendre ce pour autant qu'il est homme, il faut se souvenir que pour Heidegger, il n'est d'ontologie que par la médiation du Da-sein humain, c'est à dire par ce qui, de l'Être, est porteur de la question de ce qu'il en est de son être. C'est là, dans ce rapport que l'homme entretient avec le monde - rapport où se signale une double involution de l'être sur lui-même: incurvitas in se qui n'est ouverture à l'être qu'en tant qu'elle participe d'une incurvitas in esse fondamentale - dans l'habitation, que s'expérimente la différence ontologique. C'est là aussi que se vit l'ouverture à la proximité du dieu. Quand Heidegger traduit une nouvelle fois «Le séjour (accoutumé) est pour l'homme le domaine ouvert à la présence du dieu (de l'insolite)», sa traduction présente l'intérêt de faire de l'HqoV, c'est à dire de la relation d'existence que l'homme entretient avec le monde, le lieu d'une ouverture éthique de l'habitation humaine du monde à l'insolite de la divinité.

Mais il ne faut pas trop attendre de cette définition de l'Être en termes de relation et d'ouverture. Le retour des dieux au bercail reste subordonné à une restauration de l'essence du sacré, elle même dépendante d'une remémoration de l'Être. L'absence des dieux peut s'interpréter comme une conséquence de l'oubli de l'Être. Si les dieux autant que Dieu disparaissent de l'HqoV, si l'HqoV se trouve de ce fait désacralisé et privé de toute profondeur, c'est parce que l'HqoV, autant que le sacré, ont perdu l'évidence religieuse dans l'intimité de laquelle ils prétendaient domestiquer l'insolence de la divinité. Que l'insolence de la divinité, que l'irréductible étrangeté de Dieu vienne déranger la paix de l'habitation, et que ce dérangement[16] soit précisément fondateur, cela est totalement exclu. Ce dont il s'agit, c'est bien de domestiquer l'insolite, de le mettre en demeure: Cette pensée qui pense la vérité de l'Être comme l'élément originel de l'homme en tant qu'ek-sistant, qui est déjà en elle-même l'éthique originelle[17] et qui travaille à construire la maison de l'Être est originellement éthique en ce qu'elle laisse l'Être être[18]. Il s'agit, en fait d'ouverture au divin, de laisser être l'élément originel dans sa proximité première. Enfin, l'existential de l'être-pour-la-mort, qu'il puisse ou non être existentiellement anticipé, est le lieu où l'insolite finit par trouver sa juste place, où tout accident et tout superflu se résorbent, ce en quoi, en dernier ressort, l'homme peut se confier comme à ce qu'il a de plus propre, la garantie d'une authenticité comprise comme adéquation à soi-même(Eigentlichkeit). Sous les auspices de l'être pour la mort, Être, dans son infinitive neutralité, reste, depuis et pour toujours, le premier et le dernier mot. En quelque sorte, l'expérience religieuse dont Heidegger circonscrit le cadre ontoanthropologique apparaît chez lui comme le point d'orgue du retour à l'Être auquel il invite. Avec Heidegger, l'être-pour-la-mort offre à une onto-anthropologie centrée sur le dasein humain des moyens autosuffisants pour venir à bout du monde sans le secours de la foi.

Cependant, c'est la question de ce qui justifie l'HqoV qui appelle la réponse onto-anthropologiquement ultime de l'être-pour-la-mort. En quoi l'homme peut-il se fier en ce qui concerne la justice et la propriété de son habitation d'un monde toujours déjà là? Quels titres de propriété aura-t-il l'audace de produire? Cette question se pose en terme de justice à partir du moment où l'HqoV est reconnu ou ressenti comme injustifié, c'est à dire d'abord et avant tout comme ne tenant pas debout, précaire et caduc, lieu d'une authentique déréliction. Quand, au delà du tragique de cette déréliction, au delà des incessants et sordides conflits ethniques que cette injustice de l'HqoV n'a cessé d'entretenir, l'être-jeté en appelle à l'appel, au jugement et à l'envoi. Chez Heidegger, cette injustice de l'HqoV semble se résorber dans l'ontologie: à la question «Qui parle?», Heidegger répond «l'Être». La relation et l'ouverture au monde se trouvent fondées sur la neutralité autosuffisante d'un Ça. Cette réponse s'impose à toute onto-anthropologie. Que la parenté de l'homme avec le logos lui permette d'accéder à la compréhension et au savoir sur ce qu'il en est de l'Être et de son être ne fait aucun doute. C'est ce qui fait de la voie onto-anthropologique le point de passage obligé de toute démarche herméneutique et épistémique. C'est ce qui fait de la catégorie de l'être-pour-la-mort la butée infranchissable de ces démarches. Reste qu'une pensée qui assimile le logos à un langage compris comme la maison de l'Être accomplit une compréhension du monde comme finitude close reposant en elle-même qui demeure fermée par nature à toute étrangeté radicale. L'être-pour-la-mort en constitue la clôture infranchissable. La démarche heideggérienne est la démonstration de ce que, par le Dasein humain, l'Être peut se penser lui-même comme une finitude sans infini, dans une radicale involution sur lui-même. Dans cette mesure, Heidegger nous donne une description onto-anthropologiquement complète de la condition pécheresse caractérisée par les jeux spéculaires d'une incurvitas in se et d'une incurvitas in esse.

La Loi rend le péché patent et en fixe le salaire: la mort. En termes structuralistes: nous sommes soumis à la loi du code, englués dans une épaisseur synchronique que jamais la gloire d'aucune diachronie ne viendra plus déranger. La loi du code n'est jamais qu'une version atténuée de la loi de la différence ontologique. Pour Heidegger, ce n'est que quand l'homme aura retrouvé le juste rapport avec cette différence ontologique auto-suffisante que les dieux pourront venir la réhabiter. La possibilité eschatologique par laquelle l'homme se trouve authentiquement relié à cet Être dont il est le là, c'est l'être-pour-la-mort. L'existential de l'être-pour-la-mort constitue de ce fait la visée par excellence de l'expérience religieuse. Une expérience de la vérité sans autre au-delà que le repos éternel dans la lumière de l'Être: Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis. Quand Ricœur reproche à Bultmann d'assimiler sans enquête préalable les existentiaux heideggeriens à des catégories anthropologiques[19], on peut penser que c'est, à tord ou à raison, sur cette impasse qu'il pointe. Il signale ainsi que, bien que consignée dans la maison de l'Être, la théologie est foncièrement étrangère à une ontologie dans laquelle toute anthropologie se ramène à l'expérience d'une différence interne et autosuffisante de l'Être. Bref, la théologie est condamnée à cet inconfortable destin qui consiste à être dans l'Être, sans être de l'Être. Peut-être s'agit-il aussi de sa vocation...